Littérature

Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 14:44
De son pas lourd, il s'approcha du chien et le regarda.
- Il n'a plus de dents, dit-il. Il n' peut plus te servir à rien, Candy. Il n' peut même plus rien faire pour lui même. Pourquoi que tu le tues pas, Candy ?
- Ben... bon Dieu ! Y a si longtemps que je l'ai. Je l'ai depuis qu'il était tout petit. J'ai gardé les moutons avec lui.
Il dit fièrement :
- Vous le croiriez pas, à le voir, mais c'était le meilleur berger que j'ai jamais vu.
Georges dit :
- J'ai connu un type, à Weed, qu'avait un airedale qui pouvait garder les moutons. C'étaient les autres chiens qui lui avaient appris. 
Carlson n'était pas homme à se laisser distraire.
- Écoute, Candy, ce vieux chien souffre tout le temps. Si tu l'emmenais et que tu lui foutais une balle, en plein dans la nuque... - il se pencha et montra l'endroit - juste ici, il ne s'en apercevrait même pas.
Candy jeta autour de lui un regard malheureux.
- Non, dit-il doucement, non, j' pourrais pas faire ça. Y a trop longtemps que je l'ai.
- Sa vie n'est pas drôle, insista Carlson. Et il pue comme tous les diables. J'vais te dire. C'est moi qui le tuerai à ta place. Comme ça, t'auras pas à le faire.
Candy sortit ses jambes de dessus le lit. Nerveusement, il frottait les poils blancs de ses joues.
- J'suis si habitué à lui, dit-il doucement. J' l'ai depuis qu'il était tout petit. 
- C'est pas être bon pour lui que de le garder en vie, dit Carlson. Écoute, la chienne de Slim vient justement d'avoir des petits. J' suis sûr que Slim t'en donnerait un à élever, pas vrai, Slim ?
Le roulier avait observé le vieux chien de ses yeux calmes.
- Oui, dit-il, tu peux avoir un des chiots, si tu veux.
Il sembla, d'une secousse, reprendre le libre usage de sa parole.
- Carl a raison, Candy. Ce vieux chien n' peut même plus rien faire pour lui même. Si je deviens vieux et infirme, j' voudrais que quelqu'un me foute un coup de fusil. 
Candy le regarda d'un oeil désespéré, parce que les paroles de Slim avaient force de loi.
- Ca lui fera peut être mal, suggéra-t-il. Ca n' m'ennuie pas de prendre soin de lui. 
Carlson dit :
- De la façon que je le tuerai, il ne sentira rien. Je mettrai le fusil, juste ici - il montra du bout de son pied - droit dans la nuque. Il aura même pas un frisson.
Candy cherchait du secours sur chaque visage, l'un après l'autre. Un jeune ouvrier agricole rentra. Il courbait ses épaules tombantes, et il marchait lourdement sur les talons, comme s'il portait l'invisible sac de grains.
Par Kanna - Publié dans : Littérature
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Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 14:51
Nous nous penchâmes tous, sans le vouloir, vers l’échiquier pour comprendre cette manœuvre si victorieusement annoncée. Au premier abord, on ne voyait rien de menaçant. L’exclamation de notre ami devait donc se rapporter à un développement ultérieur de la situation que nous autres, dilettantes à courte vue, ne savions pas prévoir. Czentovic seul n’avait pas bronché à l’annonce provocatrice de son partenaire. Il était resté aussi imperturbable que s’il n’avait pas entendu cet offensant «ça y est !». Il ne se passa rien. La montre posée sur la table pour mesurer l’intervalle entre deux coups faisait entendre son tic tac, dans le silence général, Trois minutes s’écoulèrent, puis sept, puis huit – Czentovic ne bougeait toujours pas, mais il me sembla que l’effort qu’il s’imposait élargissait encore ses narines épaisses. L’attente devenait intolérable, pour notre ami M. B… comme pour nous. Il se leva d’un bond et se mit à marcher dans le fumoir de long en large, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Tout le monde le regardait, un peu surpris, et moi j’étais plein d’inquiétude, car je venais de m’apercevoir que malgré son agacement, il arpentait toujours le même espace ; on eût dit qu’une barrière invisible l’arrêtait dans le vide au milieu de la pièce et l’obligeait à revenir sur ses pas. Je compris en frissonnant qu’il refaisait sans le vouloir le même nombre de pas que jadis, dans sa cellule. Oui, c’était exactement ainsi qu’il devait s’être promené, des mois durant, comme un fauve en cage ; comme cela, mille fois de suite, il avait dû aller et venir, les mains crispées et les épaules rentrées, tandis que s’allumait dans son regard fixe et fiévreux la rouge lueur de la folie.
Par Kanna - Publié dans : Littérature
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Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 16:54
"Je vais me tuer!" qu'il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu'elle était énorme et multiple. Il n'aurait pas su l'expliquer, c'était une peine qui dépassait son instruction. Lâche qu'il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu'on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d'autre part, à me demander s'il existait quelque part, des gens vraiment lâches... On dirait qu'on peut toujours trouver pour n'importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l'occasion qui lui plairait. Alors il s'en va mourir comme il peut, quelque part...
Par Kanna - Publié dans : Littérature
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Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 16:56
Quand il fut de notoriété publique que l'immense écrivain Prétextat Tach mourrait dans les deux mois, des journalistes du monde entier sollicitèrent des entretiens privés avec l'octogénaire. Le vieillard jouissait, certes, d'un prestige considérable ; l'étonnement n'en fut pas moins grand de voir accourir, au chevet du romancier francophone, des émissaires de quotidiens aussi connus que (nous nous sommes permis de traduire) Les Rumeurs de Nankin et The Bangladesh Observer. Ainsi, deux mois avant son décès, M. Tach put se faire  une idée de l'ampleur de sa célébrité.

Son secrétaire se chargea d'effectuer une sélection drastique parmi ces propositions : il élimina tous les journaux en langues étrangères car le mourant ne parlait que le français et ne faisait confiance à aucun interprète ; il refusa les reporters de couleur, parce que, avec l'âge, l'écrivain s'était mis à tenir des propos racistes, lesquels étaient en discordance avec ses opinions profondes-- les spécialistes tachiens, embarrassés, y voyaient l'expression d'un désir sénile de scandaliser ; enfin, le secrétaire découragea poliment les sollicitations des chaînes de télévision, des magazines féminins, des journaux jugés trop politiques et surtout des revues médicales qui eussent voulu savoir comment le grand homme avait attrapé un cancer aussi rare.
Par Kanna - Publié dans : Littérature
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